Monsieur le professeur

Je ne me souviens plus ce que je cherchais.

Dehors, la noirceur attaquait sauvagement la lumière du jour. Les feuilles errantes étaient rouges comme le ciel du soleil fatigué. Celui-ci tentait désespérément d’éclairer le feuillage des arbres pendant quelques minutes de plus. Les feuilles tombantes imitaient la pluie d’un dimanche matin. Ma maison me servait de sanctuaire comme un enfant dans un fort fait de coussins. Rien ne pouvait m’atteindre quand j’y étais. Même le vent froid qui amincissait les branches d’arbres ne pouvait me faire du mal. On venait de terminer le souper et je m’étais dirigé dans le grenier pour aller chercher quelque chose que j’ignorais. Je n’avais pas l’habitude d’y aller, mais j’aimais l’atmosphère que la pièce dégageait. C’était le genre d’endroit qu’on redécouvre à chaque fois qu’on y entre. On habitait dans une vieille maison.  Certes, la maison n’avait que quelques décennies, mais les choses qui s’étaient passées dedans lui donnaient un âge semblable aux arbres qui décoraient sa cour. J’étais dans une période étrange de ma vie. Comme toute personne de mon âge, je me questionnais sur mon existence et je me sentais seul. Malgré ce sentiment, j’étais quand même heureux. J’avais la chance d’être entouré d’amis et de famille tous les jours, mais je me sentais quand même seul. Cette soirée-là, je me souviens de ne plus m’être senti seul.

Je ne me souviens plus ce que je cherchais quand je l’ai trouvé.

Il était assis sur le quai et je l’imitais à sa droite. Il faisait beau, vraiment beau. Nous étions seuls et il n’y avait personne en vue des centaines de mètres en avant. J’étais nu-pieds et il était en sandales. Nous étions tous les deux en maillot de bain. Il portait un chapeau. Il portait tout le temps des chapeaux, mais ce jour-là, il portait son chapeau. C’était son chapeau qu’il me laissait porter lorsque nous allions au théâtre ensemble. C’était son chapeau qu’il enlevait toujours avant ses bottes en venant souper chez nous. C’était son chapeau que j’associe toujours à sa figure quand je l’imagine. Je sais que nous nous étions baignés parce que je pouvais voir le bois du quai mouillé par nos serviettes fraiches. Le quai en forme de « T » nous donnait le sentiment de voler sur les nuages et une chaudière sableuse reposant sur le côté gauche de la passerelle me rappelait les après-midis passés avec lui dans notre monde. C’était notre petit monde où les personnages théâtraux que nous avions déjà vus revenaient en vie pour créer de nouvelles histoires. Nous regardions les deux dans le même sens et j’aime m’imaginer qu’il m’apprenait quelque chose en référence à la direction de nos regards. Je me souviens de ne plus m’être senti seul. Je me souviens d’avoir souri.

Je ne me souviens plus ce que je cherchais quand je l’ai retrouvé.

Je regardais la photo avec un mélange de fascination et de tristesse. Je me suis assis pour prendre un moment et respirer. Je ne l’avais pas vue depuis longtemps, très longtemps. Lui, pas la photo. Depuis quelques années, il n’était plus l’homme que j’avais connu. Cette foutue maladie s’était emparée de lui. Cette foutue maladie m’avait volé un de mes amis. Par contre, j’étais fasciné parce que j’avais l’impression de retrouver cet ami en regardant un mélange d’encre sur une feuille de papier. C’était une belle photo, mais ce qu’elle me rappelait était encore plus important. Pour la première fois depuis plusieurs années, il avait l’air paisible. Mon ami avait l’air bien dans sa peau. Il n’était pas l’être le plus sensible au monde, mais il savait aimer. Je me sentais toujours bien avec lui. Je me suis rendu compte trop tard à quel point j’étais chanceux de l’avoir dans ma vie. Il était décédé l’année d’avant et je ne savais toujours pas comment gérer sa mort. Quand j’ai trouvé la photo dans notre grenier, je me souviens de trois choses exactement. Je me souviens de ne plus m’être senti seul. Je me souviens d’avoir souri. Je me souviens de la voix maternelle me demandant :
– Qu’est-ce que tu fais?
– Ah rien là, je passe du temps avec grand-papa…

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